{"id":9510,"date":"2022-05-27T12:27:14","date_gmt":"2022-05-27T12:27:14","guid":{"rendered":"https:\/\/cmgmarrakech.com\/?post_type=majaz&#038;p=9510"},"modified":"2025-05-28T23:36:00","modified_gmt":"2025-05-28T23:36:00","slug":"reda-boudina-modernites-fugitives","status":"publish","type":"majaz","link":"https:\/\/cmgmarrakech.com\/en\/majaz\/reda-boudina-modernites-fugitives\/","title":{"rendered":"Modernit\u00e9s fugitives"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Une rh\u00e9torique du b\u00e9ton<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La proposition plastique de Reda Boudina s\u2019approprie la rh\u00e9torique de l\u2019architecture moderne en d\u00e9ployant, en filigrane, son contexte politique et les conditions \u00e9conomiques de son essor. Il y r\u00e9v\u00e8le \u00e0 la fois le beau et l\u2019incongru, ce qui fonctionne et ce qui dysfonctionne dans ces b\u00e2timents per\u00e7us aujourd\u2019hui par les avertis comme un h\u00e9ritage culturel, et c\u00e9l\u00e9br\u00e9s par moult initiatives visant la reconsid\u00e9ration du patrimoine de la Modernit\u00e9 marocaine. On peut entre autres citer le projet de r\u00e9habilitation de la station thermale de Sidi Harazem entrepris par Aziza Chaouni, ou les activit\u00e9s de structures culturelles ind\u00e9pendantes comme Think Tanger (Tanger) ou L\u2019Atelier de l\u2019observatoire (Casablanca) qui questionnent l\u2019espace urbain contemporain par des actions culturelles et soci\u00e9tales. Si ces projets analysent l\u2019espace urbain du Maroc \u00e0 partir d\u2019un prisme sociologique, R\u00e9da y explore, d\u2019un point de vue purement esth\u00e9tique, le vocabulaire m\u00eame de la modernit\u00e9. Sa d\u00e9marche \u201cphilologique\u201d est tr\u00e8s efficace en d\u00e9pit de son apparente simplicit\u00e9. Si le Groupe de Casablanca s\u2019est int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 l\u2019iconographie vernaculaire du Maroc ancestral afin d\u2019articuler une s\u00e9miotique culturelle nationale qui d\u00e9colonise l\u2019expression plastique, R\u00e9da s\u2019int\u00e9resse au langage de la modernit\u00e9 de notre pays postcolonial dont le progr\u00e8s \u00e9conomique est toujours en cours, et dont les contours de son influence sur le tissu social sont imperceptibles. R\u00e9da s\u2019int\u00e9resse aux images que renvoient ces architectures utopiques, puissantes, intimidantes, avec le m\u00eame enthousiasme qui a d\u00fb animer leurs cr\u00e9ateurs mais tout en adaptant un regard minutieux afin de comprendre la gen\u00e8se et l\u2019\u00e9volution de ce type de constructions. Tel un Mondrian qui sch\u00e9matise les plans urbanistiques de la m\u00e9tropole new yorkaise, ou comme un Cherkaoui proc\u00e9dant par un recensement des motifs et des ornements des arts traditionnels amazighs, le jeune plasticien fait soigneusement le r\u00e9colement pr\u00e9cis, presque scientifique, des tendances formelles et mati\u00e9ristes des constructions con\u00e7ues \u00e0 partir des ann\u00e9es 1950.<br><br>Les \u00e9difices construits \u00e0 cette \u00e9poque sont l\u2019approche frontali\u00e8re de l\u2019architecture internationale dont l\u2019allure sugg\u00e8re l\u2019id\u00e9e globale de cette p\u00e9riode de l\u2019histoire : la jeunesse du monde et son d\u00e9sir de Modernit\u00e9 absolue, et ce \u00e0 travers le globe, de la Californie \u00e0 Tokyo, en passant par Marseille, Casablanca, Kiev ou Johannesburg. Au Maroc, ce d\u00e9sir de souffle nouveau a trouv\u00e9 nid dans tous types de constructions : villas, habitat social, b\u00e2timents d\u2019institutions \u00e9tatiques, etc. Une esquive de l\u2019impassibilit\u00e9 du formalisme, un penchant pour le monumental, pour les volumes spectaculaires rendus possibles par le b\u00e9ton laiss\u00e9 brut, d\u2019o\u00f9 le nom donn\u00e9 \u00e0 une bonne partie des constructions de l\u2019apr\u00e8s-guerre : le Brutalisme ; telles sont les caract\u00e9ristiques formelles qui ont interpell\u00e9 le jeune artiste. Intrins\u00e8quement d\u00e9colonial car lib\u00e9rateur des anciens codes, le brutalisme est devenu vite un langage international, o\u00f9 chaque nation a trouv\u00e9 la r\u00e9ponse \u00e0 son id\u00e9al de Modernit\u00e9. Pour les Etats nouvellement ind\u00e9pendants comme le Maroc, le moderniste brutaliste faisait la promesse de sortir de l\u2019h\u00e9ritage colonial en annulant toute r\u00e9f\u00e9rence esth\u00e9tique manifestant une certaine domination culturelle occidentale (style antiquisant, art d\u00e9co, n\u00e9o-mauresque, etc.). Voici pourquoi cela a constitu\u00e9 \u00e9galement une solution radicale pour les r\u00e9gimes communistes qui ont trouv\u00e9 dans le b\u00e9ton brut une solution peu co\u00fbteuse qui permettait de pourvoir l\u2019habitat \u00e0 tous. Et quoi de mieux qu\u2019une architecture franche qui r\u00e9clame la v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 m\u00eame ses fa\u00e7ades nues pour un Maroc qui s\u2019ouvraient alors sur tous les champs du possible. Le Maroc post-ind\u00e9pendant a \u00e9t\u00e9, en effet, une terre de promesses, o\u00f9 le march\u00e9 se lib\u00e9ralise et o\u00f9 les capitaux affluent, participant ainsi \u00e0 l\u2019instauration d\u2019une nouvelle r\u00e9alit\u00e9 urbaine. La bourgeoisie prosp\u00e8re et avec elle un type d\u2019architecture ouvert \u00e0 l\u2019innovation. Une nouvelle esth\u00e9tique est alors adopt\u00e9e, mais sans se passer d\u2019une certaine inscription dans le r\u00e9pertoire ornemental traditionnel, tr\u00e8s investi dans le travail des jeunes architectes de l\u2019\u00e9poque, m\u00eame les plus brutalistes d\u2019entre eux. On cite Jean Chemineaux, Henri Tastemain et Eliane Castelnau, Patrice Demazi\u00e8res, Abdesslam Faraoui, Abdelkader Bensalem, Elie Azagury et Jean-Fran\u00e7ois Zevaco, qui sont, par ailleurs, les auteurs des ouvrages \u00e9tudi\u00e9s par R\u00e9da. Ce sont ceux qui ont cru en l\u2019id\u00e9e de la modernit\u00e9 architecturale marocaine et l\u2019ont construite, litt\u00e9ralement. Pendant deux ans, le jeune R\u00e9da, h\u00e9ritier d\u2019une culture urbaine impr\u00e9gn\u00e9e par sa carri\u00e8re de street-artist et d\u2019\u00e9tudiant en design, a traqu\u00e9 ce legs architectural aujourd\u2019hui obsol\u00e8te, mal compris, mal conserv\u00e9 et, au mieux, se trouvant pauvrement adapt\u00e9 aux transformations urbaines ult\u00e9rieures.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, la libert\u00e9 de l\u2019interpr\u00e9tation de l\u2019environnement entreprise par la majorit\u00e9 de ces architectes a donn\u00e9 lieu souvent \u00e0 des \u00ab traditions modernes \u00bb comme dirait Kenzo Tange. Cela est particuli\u00e8rement v\u00e9rifiable, par exemple, dans les villas r\u00e9alis\u00e9es par Zevaco \u00e0 Casablanca focalisant sur la lumi\u00e8re et l\u2019a\u00e9ration naturelles. R\u00e9da, qui s\u2019est laiss\u00e9 inspirer dans nombre de ses compositions par les travaux de ce dernier, note cette tentation que l\u2019architecte casablancais avait de recr\u00e9er non une architecture vernaculaire, mais un certain \u201cconfort arabe, c\u2019est-\u00e0-dire la fra\u00eecheur et l\u2019abri, le soleil et la vue \u00e0 volont\u00e9, et les contrastes si prodigieusement architecturaux des volumes vastes et petits\u201d <strong>2<\/strong>. Sa sculpture \u00ab Sans titre, 2022 \u00bb en t\u00e9moigne particuli\u00e8rement, \u00e9tant l\u2019interpr\u00e9tation de sa villa et atelier personnels \u00e0 Casablanca. Mais l\u2019\u0153uvre architecturale des modernes a aussi, et surtout, donn\u00e9 lieu \u00e0 une f\u00e9conde exp\u00e9rimentation avec des mat\u00e9riaux nouveaux autres que le b\u00e9ton : verre, plexiglas, bois, divers m\u00e9taux, etc. Tous des moyens plastiques d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sents dans les travaux ult\u00e9rieurs de l\u2019artiste et qui se voient red\u00e9ploy\u00e9s pour cette exposition.<\/p>\n\n\n\n<p>On voit dans l\u2019analyse plastique qu\u2019a fait R\u00e9da de ces architectures, qu\u2019ils se caract\u00e9risent chacune par une certaine int\u00e9grit\u00e9 et complexit\u00e9 propre. Une complexit\u00e9 qu\u2019il cultive et fertilise dans ses propositions plastiques, lui qui est habitu\u00e9 aux confluences des lettrages des graffitis qu\u2019il r\u00e9pandait sur les murs de la cit\u00e9 de son Mekn\u00e8s natal. Ainsi, l\u2019exercice appliqu\u00e9 entrepris par RDS a fini par capter l\u2019essence de cette architecture telle que d\u00e9crite par Reyner Banham, \u00e0 savoir : primo, \u201cla m\u00e9morabilit\u00e9 comme image\u201d, que R\u00e9da met en exergue sous diff\u00e9rents registres plastiques (installations murales aux volumes sculpturaux, mais aussi peintures et dessins g\u00e9om\u00e9triques), secundo, \u201cune exposition claire de la structure\u201d qu\u2019il r\u00e9ussit avec des semblants de moulages de b\u00e9ton laissant visibles les traces du d\u00e9coffrage qui rappellent les agencements structuraux des constructions, et tertio, \u201cl\u2019\u00e9valuation du mat\u00e9riau tel quel\u201d <strong>3<\/strong>, c\u2019est-\u00e0-dire, la puret\u00e9 du b\u00e9ton et du m\u00e9tal dont il investit les caract\u00e9ristiques mat\u00e9rielles. Le critique de l\u2019architecture britannique note \u00e9galement que le brutalisme est avant tout une proposition stylistique \u00e0 appr\u00e9hender comme de l\u2019art, c\u2019est-\u00e0-dire comme une image qui se pr\u00eate non \u00e0 la simple appr\u00e9ciation r\u00e9tinienne, mais \u00e0 une profonde stimulation \u00e9motionnelle. Le b\u00e2timent brutaliste cherche \u00e0 \u00eatre non seulement un lieu fonctionnel, mais il d\u00e9sire, par son \u00e9tranget\u00e9, sa f\u00e9rocit\u00e9, sa bizarrerie et aussi, son \u00e9trange beaut\u00e9, acc\u00e9der au rang de l\u2019image ressentie. Et c\u2019est cela ce que r\u00e9ussit pertinemment R\u00e9da Boudina \u00e0 nous communiquer : l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique de l\u2019architecture moderne.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019exposition de R\u00e9da est une synth\u00e8se plastique \u00e0 la fois de cette euphorie cr\u00e9ative de la postind\u00e9pendance et de son pouvoir transformateur sur l\u2019espace public. Les \u0153uvres du talentueux plasticien qui sont une sorte d\u2019ab\u00e9c\u00e9daire de l\u2019architecture moderne marocaine nous plonge in\u00e9vitablement dans des questionnements urgents sur notre rapport \u00e0 ce leg de la Modernit\u00e9 et \u00e0 son esth\u00e9tique qui nous est aujourd\u2019hui \u00e0 la fois famili\u00e8re et \u00e9trang\u00e8re. Des questions qu\u2019on se poserait au-del\u00e0 des murs de la galerie, le regard perch\u00e9 vers quelques formes curieuses de b\u00e2timents jusqu\u2019alors fuit\u00e9s, ignor\u00e9s ou mal regard\u00e9s. Cette exposition aurait le m\u00e9rite d\u2019appeler le spectateur \u00e0 reconsid\u00e9rer par le moyen du regard sensible sa position dans l\u2019espace public.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Salima El Aissaoui<\/strong> &#8211; Curator<\/p>\n","protected":false},"featured_media":9511,"template":"","majaz":[],"class_list":["post-9510","majaz","type-majaz","status-publish","has-post-thumbnail","hentry"],"acf":[],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/cmgmarrakech.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/majaz\/9510"}],"collection":[{"href":"https:\/\/cmgmarrakech.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/majaz"}],"about":[{"href":"https:\/\/cmgmarrakech.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/majaz"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cmgmarrakech.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media\/9511"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/cmgmarrakech.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9510"}],"wp:term":[{"taxonomy":"majaz","embeddable":true,"href":"https:\/\/cmgmarrakech.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/majaz?post=9510"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}